Gloria a toujours avancé en dehors des lignes toutes tracées. Cheffe cuisinière, entrepreneure, créatrice de contenu engagée, elle partage depuis des années un univers nourri de sororité, de liberté et de convictions. Elle se définit comme une femme et mère queer, et n’a jamais cherché à se conformer à des cadres qui ne lui correspondaient pas.
Devenir mère n’était pas un renoncement, ni un virage attendu. C’est une expérience qui s’est imposée à elle à la croisée d’un désir profond et d’une rencontre inattendue; un « coup de foudre humain » avec le père de son fils. Ensemble, ils ont choisi d’inventer leur propre modèle de famille, fondé sur la coparentalité, l’amitié et le respect mutuel.
Dans cette interview, Gloria raconte comment la maternité a transformé son regard sur elle-même, sur l’amour et sur la famille, sans jamais effacer son identité. Un témoignage sincère sur le fait de devenir mère à sa manière, librement, consciemment, et hors des normes.
Le désir d’enfant, hors scénario
“ Je sais depuis très longtemps que je veux devenir mère. C’est une envie profonde, enracinée dans mon adolescence. J’ai grandi dans une fratrie de quatre, et je regardais ma mère, forte, entourée, un peu débordée mais profondément vivante dans ce rôle. Et je me disais simplement : moi aussi, je veux ça.

Ce désir m’a suivie longtemps, même s’il a évolué. Dans ma vingtaine, je suis entrée dans une période de doutes. Le monde me semblait dur, incertain. J’ai commencé à me demander si c’était responsable d’y faire naître un enfant. Je regardais autour de moi, et je ne voyais pas de modèle qui me ressemblait. Je ne me projetais pas dans les cadres dominants, et je n’avais pas envie de me forcer.

Mais à trente ans, c’est revenu. Comme une évidence. Avec plus de lucidité, plus de conscience. J’étais prête, non pas à rentrer dans un rôle, mais à devenir mère à ma manière.
Je n’ai jamais idéalisé le modèle du couple traditionnel. J’ai grandi avec une mère solo qui a assuré les deux rôles sans jamais faiblir. Elle a été ma preuve vivante qu’on peut être assez à soi seule. Alors non, je ne me suis jamais dit que j’avais besoin d’un couple pour fonder une famille.
Je n’avais pas peur de me lancer. Je vis de manière indépendante depuis mes 17 ans. Ce n’était pas un saut dans l’inconnu pour moi. C’est plutôt mon entourage qui s’est inquiété. J’ai compris à ce moment-là à quel point tout ce qui sort des normes peut déranger. Ce n’est pas que les gens veulent vous empêcher de faire vos choix, c’est qu’ils ont peur. Et parfois, leur peur cherche à vous arrêter.
Une rencontre qui bouscule les cases

Et puis il y a eu cette rencontre.
Un homme. Ce n’était pas une histoire d’amour au sens classique. Ce n’était pas une attirance physique. C’était quelque chose de plus fort, plus profond. Un coup de foudre humain. Une évidence qui dépasse les étiquettes. Un lien brut, sans mise en scène, dans lequel je me suis sentie vue, respectée, alignée.
Nous partagions les mêmes valeurs. Les mêmes visions du monde, de l’éducation, de la transmission. Très vite, j’ai senti que ce projet – celui de faire famille – pouvait exister avec lui. Pas dans un couple, mais dans un pacte d’amitié forte, de confiance et de coparentalité choisie.
Toutes les personnes autour de moi n’ont pas compris. Certaines étaient heureuses, d’autres déconcertées. Certaines réactions ont été douloureuses. J’ai dû me séparer de personnes que j’aimais, mais qui ne pouvaient pas m’accompagner dans ce choix. Avec le temps, je ne leur en veux pas. Ce n’était pas de la malveillance, mais de la peur. Car, oui, le changement fait peur. Et quand ce changement vous pousse à sortir des cases, ça peut faire fuir.
Mon identité, elle, n’a pas été effacée. Elle a grandi. Je n’ai jamais eu l’impression de trahir qui je suis. J’ai plutôt eu la sensation d’évoluer. De devenir encore plus fidèle à moi-même. Comme un Pokémon, j’ai changé de forme, mais je reste la même à l’intérieur.
Devenir mère sans s’effacer
Devenir mère m’a transformée. C’est indiscutable. Mais cette transformation ne m’a pas enlevée à moi-même – elle m’a ramenée à l’essentiel.

Cela dit, je ne vais pas mentir : j’ai eu peur. Très peur de me perdre. Et pendant un an et demi, j’ai eu du mal à me retrouver. J’étais prise dans le quotidien, dans le soin, dans l’adaptation permanente. J’étais maman, oui, mais je ne savais plus très bien où était la femme, la créative, la cheffe d’entreprise.
Et puis, peu à peu, je suis revenue à moi. J’ai compris une chose précieuse : la coparentalité que nous avons construite me permettait d’exister pleinement. Être mère et libre. Être présente et accomplie.
Aujourd’hui, je trouve mon équilibre entre mes envies, mon travail et mon rôle de mère. J’ai appris à poser des limites, à me détacher plus vite de ce qui est toxique ou stérile. Mon énergie est précieuse – je la réserve à ce qui nourrit, à ce qui fait du bien.
Ce qui a le plus changé en moi depuis la naissance de mon fils, c’est ce détachement. Je sais ce qui compte. Je n’ai plus de temps à perdre avec les faux-semblants.
Mais ce qui est resté profondément intact, c’est mon besoin de lien. De présence. De partager avec mes proches. D’aimer et de faire du beau avec eux.
Inventer sa famille, transmettre ses valeurs
Nous avons pensé notre coparentalité en avançant à l’écoute de notre enfant et de nos rythmes. Les six premiers mois, il vivait avec moi à plein temps. Ensuite, il a commencé à aller chez son père certains week-ends. Et vers ses 16 mois, nous avons mis en place une garde alternée équilibrée : une semaine chez lui, une semaine chez moi.
Ce n’est pas parfait, mais c’est vivant. Et surtout, c’est un modèle pensé, choisi, assumé.
Je veux que mon fils grandisse avec cette idée que tout peut être inventé. Qu’il n’y a pas une seule manière de faire. Qu’il peut choisir sa vie, ses liens, son cadre. Qu’il a le droit de construire une famille qui lui ressemble.
Je voudrais dire à toutes les femmes queer qui s’interrogent sur la maternité : oui, c’est possible. Mille fois possible. Quelle que soit la forme que prend votre vie, quelle que soit la personne à vos côtés – ou même si vous êtes seule – vous êtes légitime. Il n’existe pas de bonne façon universelle de devenir mère. Il n’y a que la vôtre.
“Faire un enfant, c’est l’aventure la plus intense qui soit. Et vous êtes la seule à savoir ce qui est bon pour vous.”

Je pense aussi à toutes celles qui ne se reconnaissent pas dans les modèles dominants. À celles qui se sentent à côté, parfois exclues ou invisibles. Je veux vous dire que vous n’êtes pas seules. Il n’y a pas un modèle qui marche. Il y a autant de familles possibles que d’histoires à écrire.
Et à mon fils, Nour, j’aimerais qu’il comprenne un jour que le plus beau cadeau qu’on puisse se faire, c’est la liberté d’être soi.
J’ai été rejetée par mes parents quand ils ont appris que j’aimais les femmes. Cette douleur-là, je la porte toujours. Mais je veux qu’il sache, lui, qu’il a grandi dans une maison où aimer est une chance, pas une faute. Où l’on ne sera jamais puni d’être soi. Où la liberté d’aimer n’est pas négociable.”
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