Faire bouger les lignes de la pharmacie par Constance

Je m’appelle Constance, j’ai 38 ans. J’ai une petite fille de 4 ans et demi qui s’appelle Anna. J’ai commencé ma carrière dans la mode. Pourtant, j’avais un parcours plutôt classique, j’ai commencé par faire des études de droit. J’ai ensuite rencontré mon premier mari dont la maman travaillait avec Yves Saint Laurent. Quand Yves Saint Laurent a arrêté la couture, Loulou De La Falaise a monté sa maison de couture et j'ai commencé à travailler avec elle pendant 4 ou 5 ans. 

C’était un peu une marraine de cœur. Quand elle est tombée malade, j’ai arrêté de travailler car je considérais que j’avais vu ce qu’il y avait de plus beau dans la mode. Je suis partie vivre à la campagne pendant un ou deux ans. Un jour, j’ai reçu un coup de fil d’une amie qui avait un magasin vintage sublime. C’était une femme qui doit avoir à peu près 80 ans aujourd’hui. Elle était la grande amie d’Anaïa, la plus grande collectionneuse de Vionnet, de Poiret…Elle m’a appelé avec sa voix très rocailleuse en me disant “Constance, j’ai un Libanais qui cherche une Française”. Je me suis dit que c’était la meilleure description d’emploi du monde.

C’est comme ça que j’ai rencontré Rabih Kayrouz qui, à l’époque, avait une maison de couture à Beyrouth. Il avait l’ambition de s’établir à Paris. Je suis donc partie 3 mois à Beyrouth pour savoir si on était capable de travailler ensemble et si on en avait l’envie. On est rentrés ensemble et on s’est dit “on va installer une maison Rabih Kayrouz en France”. C’est une histoire qui a duré une dizaine d’années, jusqu'en 2018 à peu près, ce qui correspond à la période où je suis tombée enceinte.

C’était un moment de chamboulement : j’étais tombée enceinte et j’avais repris mes études à Sciences Po depuis peu. Quand on reprend ses études à 35 ans, généralement, c’est que l’on se pose des questions. Je me suis donc séparée de Rabih.

A ce moment-là, j’ai commencé à travailler activement avec Mathilde, ma sœur. Ça m'a fait un bien fou. La mode, c'est une économie avec des volumes tout petits et des marges colossales. Tout d’un coup, j’ai atterri dans un univers qui était absolument l’opposé, d’autant plus avec la pharmacie Bailly qui est une économie de centimes sur des volumes considérables.

La première étape avec ma sœur a correspondu à l'aventure Petit Bailly, dédiée à la petite enfance et à la maternité. Elle et moi avions eu nos enfants ensemble. On trouvait que c’était extrêmement difficile de s’y retrouver alors même qu’on était parisiennes et “éduquées”, dans le sens où Mathilde était pharmacienne. La santé était un sujet que l’on connaissait et on était a priori les mieux placées pour savoir comment s’y retrouver. On s’est rendu compte qu’on était très seules dans ce parcours. On a donc ouvert Petit Bailly, une aventure folle.  

Petit Bailly

On réunissait dans un seul et même espace toute notre expertise parapharmacie (les soins, les couches, la nourriture) à des prix extrêmement acceptables. On faisait beaucoup de volumes et à l’étage, on pouvait retrouver des poussettes, des lits, des sièges auto, des porte-bébés. Cela nous permettait d’avoir un accompagnement à 360°. Il nous est arrivé d’accompagner des familles dès 6 mois de grossesse jusqu'aux 3 ans de l’enfant et sa scolarité. Tout cela a duré de 2018 à 2021.

C’était une expérience totalement folle. On s’est rendu compte que le besoin d’écoute et d’accompagnement était viscéral dans l’intimité des gens. À l’aune de ça, il faudrait sans doute repenser complètement le business même de la pharmacie. Une de mes grandes amies était notre directrice de boutique. Elle était juriste, n’avait pas d’enfant, mais elle avait une écoute incroyable. On a réussi à fédérer autour de cette aventure des gens qui se sentaient écoutés. J’ai encore aujourd’hui des clients qui viennent me voir pour me demander de ses nouvelles parce qu’elle retenait même le nom des enfants. On était capables de dépanner une silverette à 21h à la maternité. On est rentrées dans la vie des gens. Cela nous a profondément marqué ma sœur et moi.

On a aussi vécu de multiples crises durant cette période, entre les gilets jaunes, les grèves, le covid… Saint Lazare était devenu l’endroit des revendications. Nos vitrines ont été abîmées, on se faisait gazer, c’était lunaire. On s’est rendu compte que tout ça transformait la manière de consommer des gens. Toute cette violence génère l’envie de se protéger et de moins sortir.

Avec le covid, on était considéré comme un commerce de première nécessité. On a pu continuer à servir et à accompagner nos clients. En parallèle, on avait le projet de déménager la pharmacie. Un transfert de pharmacie est extrêmement réglementé. Ça prend 12 à 24 mois. Ce sont des dossiers qui doivent être validés par beaucoup de monde.

 C’est à ce moment-là que l’on s'est dit qu’on allait réunir nos deux pôles dans un seul et même endroit : la pharmacie et l’expertise de la petite enfance et de la maternité. On a déménagé en mai 2021.

On a donc dû fermer la boutique Petit Bailly, ce qui était un réel crève-cœur. Une pharmacie, c’est une profession réglementée. Ça n'autorise pas à vendre l’intégralité des produits qu’on pouvait vendre chez Petit Bailly. Mais on a gardé ce sens de l’écoute, de l’accueil, du conseil qui n’était pas des valeurs que l’on retrouve systématiquement dans des pharmacies. L’idée était de profiter de ce déménagement pour repenser le lieu, faire entrer la lumière, faire en sorte que les collaborateurs travaillent dans de meilleures conditions, que les clients passent un bon moment avec des personnes qui les conseillent intelligemment. Si cet endroit pouvait être ce petit moment de décompression avant de reprendre son train par exemple ou de retrouver ses enfants un peu difficiles, on avait tout gagné.

La pharmacie Bailly

On a donc pu repenser totalement notre offre. On a dégagé des gros acteurs de pharmacie que l’on considérait n’ayant plus leur place chez nous pour des raisons de fabrication ou d’alignement sur l’image de la pharmacie. C’était un risque énorme, mais on s’est dit que c’était un risque encore plus grand que de ne pas le prendre.

Aujourd’hui, on a envie de promouvoir des marques qui font du bien à nos clients et nos patients, qui sont proprement formulés, dans de bonnes conditions. Je pense que les gens sont vraiment prêts à consommer moins et consommer mieux. À la pharmacie Bailly, on voit aussi bien des clientes du quartier, des femmes aisées, mais aussi des gens avec des moyens très différents pour qui le mot routine beauté est totalement étranger, qui veulent simplement des bons produits.

La richesse dans la nouvelle génération de marques de beauté qui émergent, c’est qu’il y en a pour tous les goûts et tous les budgets. Il y a de supers alternatives aux marques que l’on retrouve dans toutes nos pharmacies qui ne sont pas forcément clean et efficaces.

 Nos convictions

Quand j’étais à Sciences Po, j’avais un camarade qui s’occupait de la campagne d’Alain Juppé. Il a un cabinet de lobbying. Il y a quelques mois, je lui ai fait comprendre qu’une campagne électorale, c’est une fois tous les 5 ans. C’est le moment où on l’on peut taper à la porte des partis en leur disant qu’il y a des sujets centraux comme la petite enfance, la maternité et surtout l’accompagnement des mille premiers jours. C’est à cette période que les inégalités se créent. C’est à ce moment-là que les bébés apprennent à bien s’alimenter, qu’ils développent ou non une addiction aux écrans. Tout se joue là.

Je lui ai dit qu’on voulait mettre ce sujet sur la table. On a vu plein de partis. On a reçu des réactions lunaires. On nous a clairement fait comprendre que ce n’était pas un sujet, qu’ils n’en avaient rien à faire, pour être polie. Ils ne comprennent même pas l’enjeu.

Malgré tout, il faut reconnaître que le candidat qui s’est montré le plus intéressé et ouvert à ce sujet était le candidat Macron. Il connaît Martine Brousse, la fondatrice de l’association “La Voix de l’Enfant”. Elle lutte pour réduire les inégalités à l’enfance grâce à des actions pour les enfants défavorisés, les enfants de pays en guerre… C’est elle la référente. On a essayé de les alerter sur ce sujet des mille premiers jours qui est resté un peu lettre morte dans le programme.

Notre combat c’était de faire comprendre qu’aujourd’hui, à Paris, pour avoir un rendez-vous chez le pédiatre, c’est 2 à 3 semaines d’attente. On ne parle même pas des déserts médicaux. En France, il y a 20 000 pharmacies qui potentiellement sont ouvertes de 8h à 19h a minima 6 jours par semaine. On est ce relais de terrain qui peut permettre d’accompagner, d’identifier le désespoir d’une mère ou d’un père, une maladie qui ne serait pas diagnostiquée. On est capables d’orienter vers un spécialiste, d'apporter des conseils de santé et de bien-être. On ne peut pas se substituer, mais au vu de la pénurie de médecin, on peut faire quelque chose. Une famille ne devrait pas attendre 3 mois juste pour faire peser son enfant, regarder s'il n’a pas une tête plate et s’il est bien nourri. Nous, on est là 6 jours sur 7, 7 heures par jour pour peut-être décharger le pédiatre de ces attributions.

A priori, quand tu sors de la maternité, ton conjoint ou ta compagne va directement à la pharmacie avec une ordonnance. Nous, on peut les accompagner et on demande à rentrer dans un processus dans lequel on donnerait plus de pouvoir aux pharmacies. On a matérialisé et définit 3 points auprès des instances publiques :

  • Le relais de formation

Mathilde et moi, on est tombées dans ce chaudron de la petite enfance et on s’y est passionnées. Mais les pharmaciens ou les préparateurs en pharmacie n’ont aucune formation là-dessus. Il pourrait y avoir un diplôme universitaire de la petite enfance dans le parcours de pharmacien. Ça existe en orthopédie par exemple, mais pas pour la petite enfance. On voudrait réussir à mettre ce sujet au cœur de la formation des futurs pharmaciens et préparateurs. 

  • Le relais de médecin

On pense que l’on peut être un véritable relais de médecin, en partenariat avec lui. On l’a déjà fait beaucoup. On l’a d’ailleurs vu avec le covid, les tests et les vaccins. 

  • Le relais commercial
C’est un relais central. Aujourd’hui, tu achètes ton porte-bébé dans un magasin de puériculture ou potentiellement le vendeur ou la vendeuse vendait des chaussures ou des légumes avant ça. Le bon usage d’un porte-bébé est important. Les parents nécessitent des conseils et un accompagnement pour des achats aussi importants. On pense qu’il faut élargir le décret d'application qui régit les produits distribuables dans une pharmacie. Offrir aux enfants le fait qu’ils soient bien dans leurs baskets, bien nourris, bien éveillés, ne doit pas être un luxe.

La pharmacie est une profession très réglementée. Pour moi, quand tu es pharmacien, tu n’es pas épicier. On a fait 7 ans d’étude, pour les docteurs en pharmacie un peu plus. Il y a un vrai sens du service public. On accompagne très bien les personnes âgées par exemple. L’orthopédie est quelque chose de très largement répandu dans les pharmacies. On s’implique aussi beaucoup en parallèle sur un sujet qui nous tient à cœur, le maintien à domicile. Il faut avoir les moyens de le mettre en place, mais c'est vital. Le pharmacien ne doit pas être là pour ne vendre que des crèmes. Et les crèmes qu’il vend, il faut qu’il les choisisse, sinon c’est un supermarché.

L’aventure entrepreneuriale avec ma sœur

Dans l’histoire, l’entrepreneure, c’est ma sœur. Il faut être pharmacien pour être actionnaire d’une pharmacie. Donc la pharmacie lui appartient entièrement. Mon but est de l’accompagner au mieux et de lui donner ma vision qui forcément diffère un peu de ce que pourrait être celle d’un pharmacien pur pour se dire “on va essayer de faire bouger les lignes”.

C’est une grosse machine. Il y a beaucoup d’employés, ça me fait même rigoler, car on fait quasiment le chiffre d’affaires d'une maison de couture avec une certaine notoriété.

Je trouve que dans le luxe, s’il y a bien une chose que l’on apprend, c’est le service, l’écoute. Tu n’es pas un numéro. Ça nourrit beaucoup notre vision. On se dit que ce n’est pas parce qu’on est une profession réglementée qu’on ne peut pas faire bouger les choses. On a envie de soutenir des marques dans lesquelles on croit. D’ailleurs, toutes les nouvelles marques sont souvent des marques de femmes. On a envie de soutenir des projets auxquels on croit. On a la capacité de se dire “ce n'est pas grave si ce n’est pas aussi rentable qu’une marque extrêmement connue”. Finalement, ces marques nous apportent autant qu’on peut leur apporter. C’est très gagnant-gagnant. Pour moi, avoir des marques comme talm qui arrivent au milieu de mastodontes de la beauté et de la cosmétique, ça remet un peu l’église au milieu du village.

Les équipes se rendent compte qu’il faut défendre les projets, qu’il faut expliquer, que rien n’est gagné. C’est super important pour nous.

Je pense que dans quelques années, les marques comme talm seront la norme. Ce n’est plus possible d’utiliser des produits mal composés, où l’on paye une tonne de marketing, de packaging, avec une empreinte carbone énorme. C’est absurde.

Nous, on ne se trompe pas de combat. À la pharmacie Bailly, on délivre des traitements contre le cancer, des prothèses mammaires, on soigne des gens malades, on les accompagne dans un parcours de fin de vie… C’est ce qui fait la mission de cette entreprise.

On est très bons aussi sur tout ce qui est diététique et compléments alimentaires. On a des vrais spécialistes, des passionnés, diplômés, des grosses pointures en termes de diététique dans l’équipe. C’est de la prévention. Si on arrive à prévenir de plus en plus, c’est top. Si on arrive à faire en sorte que la consommation de médicaments baisse un peu, c’est bon pour tout le monde. C’est bon pour le patient, c’est bon pour la sécurité sociale.

La maternité

Avant d’être enceinte, je dirigeais une maison de couture, j’avais une relation fusionnelle avec Rabih, on sortait tout le temps, on voyageait tout le temps. La vie était une fête.

Je ne fais pas partie de celles qui ont souffert de la transformation de leur corps. J'ai adoré être enceinte, je n’ai pas été malade, j’ai accouché comme une lettre à la poste. Néanmoins, il y a un moment où tu ne fais plus du 36, tu es fatiguée. Et ce monde du luxe et de la mode n'est pas tout à fait compatible avec l'arrivée d’une nouvelle vie, du chamboulement de ton existence. D’un coup, ta priorité n’est plus d’aller dîner chez Kaspia, de voyager en business à New York. Tout d’un coup, il faut changer ton enfant, savoir s’il y a des couches à la maison, s’émerveiller devant les premiers gestes, les premiers sourires. Tes centres d’intérêts basculent totalement. Il faut pouvoir le digérer, l’accepter. Il ne faut pas en vouloir aux autres. Ce n’est pas forcément le luxe ou la mode qui ne veut plus de toi, c’est plutôt toi qui veux autre chose à ce moment précis.

J’ai clairement fait une pause. J’ai quitté ce monde que j’ai adoré pour une réalité, pour un monde qui était le monde du réel pour moi. Les gens qui se lèvent tôt, avec des petits salaires, qui font 35h, qui n’habitent pas forcément à Saint-Germain-des-Prés. Ça m'a fait du bien. La pharmacie, c’est vraiment ça.

Le mot de la fin

On est sans doute beaucoup plus déconnectés du réel dans le luxe que dans une pharmacie. Dans une pharmacie, tu as des gens qui sont diplômés, qui ont fait 7 ans d'étude. Il y a une forte concentration de femmes, parce que ce sont des postes où tu es assez bien payé et où tu es cadre à 35h. Tu as des préparateurs, avec des diplômes en 2 ans, qui sont très importants dans une pharmacie et qu’il faut savoir valoriser. Ce sont aussi des emplois plutôt bien payés pour le temps d’étude. Il y a aussi des manutentionnaires, qui sont des gens qui tapent à ta porte en te disant “je veux un boulot”. Ce sont tous des gens qui ont des modes de vie très différents, qui ont même des couleurs politiques très différentes. C’est très riche de voir comment tu peux faire évoluer les gens.

On est en train de faire quelque chose qui nous passionne complètement. On veut que la pharmacie soit “labellisée”. Ce serait une première. C’est un cadre complètement RSE pour marquer le chemin parcouru et le chemin à parcourir d’une certaine manière. Cela va du confort que tu apportes à tes employés, du panier bio que tu fais livrer chez eux jusqu’aux chartes que tu peux mettre en place avec les fournisseurs, savoir à quel point on veut être clean… C’est beaucoup de travail, mais c’est un travail qui nous passionne. On y passe deux matinées par mois. 

On ne pense pas implanter notre concept ailleurs en France pour plusieurs raisons. Légalement, ce n’est pas possible. Mathilde est titulaire et rattachée à une pharmacie. C’est également un chemin semé d'embûches. C’est très dur. On ne nous fait pas de cadeaux. Mathilde a racheté cette pharmacie, il y a une dizaine d’années, juridiquement c’était très complexe.